Le rugby français dans la panade
L’éviction de Novès

(Article de l'Équipe du 28 décembre)

Guy Novès lors de son dernier match avec l’équipe de France contre le Japon.
Guy Novès, Bernard Laporte le souligne à l’envi, est respectable. En effet, difficile d’effacer les heures de services du plus titré des entraîneurs des archives du rugby français. Cela n’a pas empêché le président de la FFR de lui signifier son licenciement. Novès a certes été nommé par le prédécesseur de Laporte, Pierre Camou, et les résultats du XV de France durant l’année écoulée laissaient à désirer. Pourtant, en l’empêchant d’aller au bout des deux saisons qui mènent à la Coupe du monde au Japon, la FFR se prive peut-être d’un coup de théâtre. Marc Liévremont en son temps, avec des résultats en montagne russe et tenant un cap très personnel, avait réussi à atteindre un sommet mondial en échouant d’un point face à la Nouvelle-Zélande. Un match dont les Néo-Zélandais eux-mêmes ont convenu qu’il était temps qu’il s’achevât. Ceci pour dire qu’on ne saura jamais, grâce aux dirigeants de la FFR, si la méthode Novès avait quelque chance de porter des fruits. En éjectant cet homme droit et têtu avant le terme de la mission qui lui avait été confiée, Bernard Laporte se place en première ligne dans la recomposition du XV de France et l’issue des prochaines échéances engage donc sa responsabilité. C’est la moindre des choses quand on est président d’une grande fédération. Guy Novès, homme indépendant n’ayant pas besoin de tuteurs, était surtout devenu peu compatible avec la nouvelle ligne politique dictée par Bernard Laporte et Serge Simon que l’on peut résumer ainsi sans trop les trahir : « Le rugby, c’est un truc entre potes et on aime trop ça pour qu’on se contente de faire la paperasse. » Ces grands enfants voulaient retourner dans les vestiaires, humer l’air viscéral du combat, de la pommade, reprendre un coup de sang et de larmes. Les bureaux… bof, bof, bof.
Mais en réalité ce premier acte d’autorité de Bernard Laporte l’expose déjà à quelques déconvenues en plus de ses soucis juridiques personnels*. Tout d’abord, tout observateur à peine éclairé sait faire la part entre les compétences irréfutables de Guy Novès et l’analyse de ses résultats. Comme dirait l’autre, ce n’est pas lui qui était sur le terrain, ce n’est pas lui qui a planifié un voyage d’agrément à La Réunion et à Mayotte juste avant la tournée en Afrique du Sud, ni même programmé un match de gala (perdu) contre les All Blacks B durant les tests d’automne… Et le problème des joueurs français n’est pas résolu avec son départ. Bien au contraire.
La manœuvre pour écarter Novès et ses deux adjoints crée un précédent. Pour la première fois non seulement un entraîneur est viré sur la place publique avant même qu’il ne l’apprenne officiellement, mais il est de surcroît limogé pour « faute grave ». La faute « grave », rappelons-le, n’est pas faute « lourde » qui, elle, réclame une intention de nuire à son employeur, tandis que la faute « grave » n’est pas forcément intentionnelle. Dans le cas de Guy Novès, suffirait-il par exemple d’invoquer et de prouver « l’insubordination » pour casser le contrat de travail et tenter de ne pas payer d’indemnités de licenciement? Pas si facile. Nous verrons donc quels griefs sont faits à Guy Novès et ses adjoints, mais ne doutons pas que ces derniers ne vont pas dire merci. Au final, tout cela risque de coûter cher. Au-delà de considérations financières, qui décidément obsèdent la FFR, les conséquences de cette première marqueront durablement l’esprit des aficionados. Bernard Laporte, apôtre des valeurs du rugby devant le peuple, restera comme le premier président à préférer une navrante procédure à une explication entre hommes. Si les « mauvais » résultats de Guy Novès sont le motif sur lequel la FFR se fonde pour invoquer la faute grave, comme s’il avait mis en péril la planche à billets du XV de France (on le comprend à demi-mot dans la déclaration à la presse de Laporte, « il faut remplir les stades… »), que dire des joueurs ? La FFR va-t-elle se retourner contre ses internationaux à chaque fois qu’ils ratent une passe ou un plaquage ? Pas de faute grave ? Pas de faute lourde ? Par ailleurs, il est important de souligner que l’éviction de Novès se produit à un moment où l’équipe de France devait récupérer pour le Tournoi quelques-uns de ses meilleurs joueurs, blessés jusque-là, tels que les centres titulaires Wesley Fofana ou Rémi Lamerat, de Clermont, et qu’ainsi Laporte prive le sélectionneur de l’opportunité de s’en servir. C’est donc Jacques Brunel qui profitera du retour de quelques éléments clés du XV de France… Bien joué Mister President !
Le choix de Brunel

Bernard Laporte en 2006 entouré de ses deux adjoints, Jacques Brunel et Bernard Viviès.
Jacques Brunel correspond à la politique générale de Bernard Laporte qui, on se répète, en affaires comme à la ville, aime à s’entourer d’amis chers et de longue date. Ce n’est pas faire injure à Jacques Brunel (dont l’expérience parle pour lui) que de dire qu’une des faiblesses de son patron a toujours été de ne pas savoir dissocier compétences et amitiés. Quand on est compétent, on n’a pas forcément besoin de ses amis pour travailler. Et parfois, même, cela peut desservir. Il est vrai que sans diplôme d’entraîneur, fabriqué « à l’école de la vie », Laporte s’exaspère vite à l’écoute de toute pensée autre que sienne et celles auxquelles il n’accède pas sont souvent chez lui source de confusion. Dans cet ordre d’idée, tout autant que Serge Simon, son Richelieu à la présidence de la FFR, assure la stratégie générale de l’institution, Jacques Brunel incarnera le sportif et « en même temps » la modestie d’un rugby des villages que sa moustache concourt à entretenir. Celui-ci a secondé Laporte auprès de l’équipe de France de 2001 à 2007 et avait été reconnu durant cette période comme le véritable entraîneur du XV de France. Il y prônait une forme de rugby sécurisant et sécurisé dans ses phases classiques, dont la défense était un des points forts. Il avait, sur ces mêmes principes, travaillé avec l’Italie durant quatre ans. Le retour de Jacques Brunel n’est pourtant que celui de l’adjoint de Bernard Laporte. En outre, Jacques Brunel est un lieutenant, homme de terrain discret, capable de mettre un collectif en ordre de marche et de composer avec Laporte. Il est peut-être même le seul. Même s’il faut bien sûr dépasser tout cela, c’est-à-dire franchir ce fameux palier technique et tactique qui sépare la France des six meilleures équipes du monde. Reste à préciser, pour être tout à fait juste, que Brunel est apprécié de ses pairs même s’il n’est pas le plus en pointe d’entre eux.
La bonne entente entre Brunel et son président, permettra à ce dernier de pouvoir également (enfin ?) parler de groupés pénétrants plutôt que de compta avec Claude Atcher. Et en sous-main, éventuellement, il suggérera quelques joueurs à son goût. Avec Simon et Brunel, Laporte pourra continuer d’être la vedette médiatique que l’on connaît, de se contredire à leur place, pendant que les deux autres mettront en forme tant bien que mal une stratégie politique et sportive visant à créer l’illusion d’un consensus, dans un sport où les opinions divergentes ont depuis longtemps pris racine. Illusion aussi car, on le voit bien, le concept avancé de « pool » d’entraîneurs du Top 14 pour tenir lieu d’adjoints à Jacques Brunel ne tient pas debout. Même si ce dernier se veut de bonne volonté, qui accepterait de venir contribuer épisodiquement au redressement du XV de France quand on a la charge d’un effectif du Top 14 engagé dans des compétitions nationales et européennes ? Le simple fait de devoir élargir les consultations sur la façon dont on exerce son métier avec d’autres techniciens, finalement assez peu responsabilisés, n’ajoutera qu’à la cacophonie ambiante. Cette escadrille d’adjoints volants est une chimère. D’ailleurs, déjà, certains (et non des moindres, Galthié, Collazo, Azéma) ont refusé cette proposition. Être un adjoint, qui plus est à la petite semaine, ne fait pas rêver. Compte tenu des agendas, des manques à gagner, cela est même infaisable. Vraisemblablement, Brunel, sélectionneur en chef, obtiendra un adjoint sans étiquette, mais on voit mal un entraîneur de renom se prêter à un jeu de faire-valoir de la fédération. En son temps, c’est d’ailleurs un rôle qu’avait proposé Laporte à… Novès. Qui avait joué le jeu avant que le coup d’essai ne se solde par un échec. Il ne servait à rien. Le président de la FFR ne fait que recycler ses vieilles lunes d’entraîneur.
La politique fédérale

Centre national du rugby à Marcoussis.
Le flou est total sur ce volet. Pour l’instant la FFR a l’air de s’en remettre aux effectifs du Top 14 et de sérieusement négliger la formation pour faire du XV de France un simple objet commercial. Or, la mission fédérale, avant de vendre des tickets, c’est de contribuer à hausser le niveau et la qualité des enseignements du rugby. Elle ne peut se satisfaire de miser sur la capacité des clubs professionnels à produire ou pas des bons joueurs. S’ils jouent, c’est qu’ils sont déjà formés. Bien ou mal, il est trop tard pour agir. Par ailleurs, aucun club ne domine suffisamment les débats pour que l’on puisse s’appuyer sur un noyau dur de joueurs rompus à un style de jeu que l’on sublime en équipe de France. Même si Clermont y travaille sérieusement depuis des années. Et agglomérer des joueurs ne suffit plus. On l’a vu dans un passé récent. Faire jouer « ensemble » pour produire un jeu propre à l’équipe nationale demande de la constance et du temps, mais aussi une ligne claire, un moule commun, en dehors des simples stages à Marcoussis, ainsi que la capacité à surmonter certaines défaites. Ceci, alors même que les joueurs français, cela devient une évidence, sont désormais davantage des exécutants que des créateurs. L’idée de « pool » lâchée sans filets par Laporte pourrait donc avoir un autre but : mettre la zizanie à la Ligue entre les présidents de clubs « amis » et les autres. Cette volonté de diviser pour mieux régner, sous couvert d’états généraux du rugby, est une pure stratégie de déstabilisation, dont l’objectif est de faire croire que certains ne seraient pas solidaires du destin du XV de France. En effet, il est plus aisé de dénoncer le mauvais esprit des uns que de construire un projet de jeu pour soi. Si l’équipe de France ne progresse pas, il sera temps de montrer du doigt la Ligue et ses barons plutôt que l’absence de desseins sportifs de la FFR. Or, une fédération, en pratique, ne s’occupe que du sport amateur, de la formation et de l’équipe nationale. On l’a vu en football ou dans le handball : les politiques fédérales ont participé à rehausser le niveau général de leur sport par une politique volontariste de formation à la base de la pyramide complémentaire et autonome des clubs, sans s’immiscer dans la gestion des clubs de l’élite. Le handball particulièrement a su créer un effet de continuité entre les générations de joueurs et les cadres techniques. Quant au secteur amateur, pierre d’angle de l’élection de Bernard Laporte, il n’existe à l’heure actuelle aucune directive sportive à son adresse. Les dirigeants amateurs sont flattés à des fins électorales dans les comités régionaux recomposés depuis l’élargissement des régions, mais à cette heure, il serait intéressant de demander aux dirigeants de la FFR comment ils voient le rôle de ces comités dans ce qui a trait à la formation non seulement des jeunes joueurs, mais aussi des cadres techniques et quels sont les principes de référence qui feront le jeu de l’équipe de France de demain. Curieusement, les nations qui dominent actuellement le rugby mondial sont parvenues à instituer de telles politiques, en mettant à disposition des clubs ou franchises des savoirs, des moyens humains et financiers, des compétences. En France, la fédération semble vouloir se servir dans un vivier qu’elle ne nourrit pas.


Olivier Villepreux